NOTES DE RÉALISATION

Entretien avec le réalisateur, par Christine Thépenier

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Christine Thépenier : Le film revient sur l’année 2013, quand Marseille fut élue « Capitale Européenne de la Culture » et porte un regard critique sur l’opération, sur son utilisation comme accélérateur des processus de mutations urbaines qui redessinent la ville.

Nicolas Burlaud : J’ai commencé ce film parce que j’éprouvais la sensation de me faire piéger par la « Capitale de la Culture ». C’est la grande force de ce genre de dispositifs qui servent des projets de villes et de société contre lesquels on devrait pouvoir argumenter, mais qui, parés de l’aura de la Culture, deviennent inattaquables.
J’étais toujours mal à l’aise en voyant se dérouler les cérémonies de la Capitale Européenne de la Culture, parce que je voyais des gens plutôt contents, plutôt heureux, je trouvais ça plutôt beau souvent. J’avais pas du tout envie de rentrer dans une critique artistique (ce n’était pas le sujet) ni de critiquer l’argent que cela coûtait. Si ça coûte cher de faire de la Culture, pourquoi pas ? Mais là, j’avais vraiment une sensation de simulacre, de piège, quelque chose qui nous endormait par sa beauté.
Je voulais traduire l’impression que j’avais face à ça, une impression un peu désemparée d’ailleurs, un peu désespérée. Et l’envie que j’avais, c’était de filmer les mouvements de résistance qu’il pouvait y avoir, face au rouleau compresseur qu’était la Capitale Européenne de la Culture.
Quand on a filmé dans la rue la fresque murale qui met en relation le cheval de Troie et la transformation urbaine de Marseille, au début, il y avait des gens qui ne comprenaient pas le rapport… Pourtant Monsieur Pfister, président de la Chambre de Commerce qui était aussi (on croit rêver !) président de l’association MP2013 qui orchestrait les festivités l’avait dit lui-même : « l’année Capitale de la Culture sera une machine de guerre pour transformer Marseille en Métropole ». Ça avait la vertu d’être clair ! Dans le film il y a une femme qui dit « Bientôt ici, ça va être New York ! » sur un ton enthousiaste. Moi New York, je trouve ça nul. Tout est fini, bien rangé, il n’y a plus rien à vivre. C’est comme une carte postale.

« Je crois pas que ce sont les immeubles qui sont insalubres.
Je crois que c’est nous qui sommes insalubres pour eux ».
Une habitante du quartier « Les Crottes » rebaptisé « Ecocity » dans le projet Euroméditerranée.

C.T : Tu filmes par exemple l’inauguration du centre de vidéo surveillance où se pressent toutes les  personnalités politiques. Toute la presse est là, on voit les autres caméras, et pourtant ce n’est pas du tout pareil que ce qu’on peut voir à la télévision. On les voit à l’œuvre, se congratuler. Ça se passe de commentaire.

N.B : Je suis en lien avec des collectifs et des personnes qui luttent contre les expulsions et je réalise depuis longtemps avec le collectif Primitivi* de petites chroniques politiques et sociales sur Marseille. Et on s’est rendu compte que c’était souvent plus intéressant de filmer pas seulement les luttes, mais aussi ceux qui mettent en œuvre les phénomènes contre lesquels on se bat.
Au centre de vidéo-surveillance, je n’aurais pas dû être là. Je suis passé entre les mailles du filet. Mais j’ai filmé la même chose que les journalistes. J’ai simplement choisi de garder ce qui me paraissait parlant : les dames en manteau de fourrure, les petites plaisanteries, l’entre-soi, qui n’intéressaient pas les journalistes.

CT : Mais il y a une voix off qui vient entre les séquences et c’est ta voix. A quel moment t’es-tu décidé à prendre la parole ?

N.B : Je me suis décidé à prendre la parole pour essayer de mettre des choses en contact, pour faire résonner des choses entre elles, qu’elles deviennent des métaphores. J’avais envie que le film puisse servir à se poser la question de ce qui s’était passé, de ce qui nous était arrivé, en termes politiques. Et quand je vois une créature toute de noir vêtue, juchée sur 3 chevaux noirs guider une transhumance de moutons dans les rues de Marseille, pour moi ce n’est pas seulement un spectacle anodin. Quand je vois des spectateurs fabriquer une ville en carton, valser sous la dictée d’un grand chef d’orchestre, pendant qu’Euroméditerranée est en train de vider des quartiers pour construire une ville nouvelle, ça résonne.

C.T : C’est ton premier film en tant que réalisateur, et tu l’as fait sans aide ?

N.B : J’ai commencé à filmer comme je faisais avec Primitivi depuis longtemps, c’est à dire sans argent. Tout s’est fait « hors production » avec du matériel personnel ou prêté et surtout le soutien, l’engagement des uns et des autres. Des copains techniciens sont venus filmer avec moi, prendre le son, d’autres m’ont aidé au montage, au mixage, pour la post-production.
Les musiciens m’ont permis d’utiliser leur travail… J’espère que le prochain film je le ferai avec plus de moyens, mais en même temps je suis assez attaché au Do It Yourself venu de la rue, et à « l’économie de guerre » qui permet de faire les choses sans attendre d’en avoir les moyens.