Capitale de la ruse

Paru sur Zibeline – Site d’actualité culturelle en région Paca et au-delà ! Par Gaëlle Cloarec – Janvier 2015

Et on virera tous les crasseux… sauf s’ils ne se laissent pas faire

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La grande salle de la librairie Manifesten était pleine avant les fêtes, pour accueillir le film de Nicolas Burlaud La fête est finie. Ce documentaire de 72 minutes, réalisé en autoproduction, dresse un bilan courroucé de Marseille-Provence 2013 : la capitale européenne de la culture y est accusée d’avoir servi de cheval de Troie aux volontés politiques et technocrates qui tentent depuis des années de faire de la cité phocéenne «une ville comme les autres». Entendez un lieu sans âme populaire, où le front maritime conquis par les intérêts privés sert de vitrine aseptisée -et lucrative-, tandis que les habitants les plus pauvres sont toujours plus mal lotis.

Le cinéaste craint que «la « Culture », vecteur et valeur traditionnels d’émancipation puisse devenir, si ses acteurs ne s’interrogent pas sérieusement sur leur rôle, une arme au service de la bourgeoisie d’affaire et des promoteurs immobiliers». Il fait appel avec finesse au récit de l’Enéide pour accompagner son raisonnement, et parvient non sans humour à décrire le processus d’uniformisation à l’œuvre. Lorsque les concertations factices n’ont pas pu convaincre la population des bienfaits du progrès en marche, que les pelleteuses ont rencontré une opposition insolente, et que l’intimidation a failli, reste la possibilité de plonger les marseillais dans une «stupeur» qui les rende plus aisément manipulables.

Marseille la crasseuse, dont un chef de la Gestapo disait qu’elle est «le chancre de l’Europe», a choisi un slogan resté dans les mémoires en 2011 : «Ma ville accélère». Nicolas Burlaud se demande : mais pour aller où ? Bien-sûr que sa population accueillerait avec joie certains changements : des transports en commun de meilleure qualité, un urbanisme sensé, moins de pollution, et moins de rats dans ses rues ! Mais sans la crainte de perdre son âme, sans se sentir exclue de son propre espace public, sans que l’accueil des touristes prime sur son bien-être au quotidien. La métis des technocrates est infinie, même s’ils n’ont pas lu Homère ou Virgile, cependant les crasseux ne les laisseront pas l’emporter sans lutter. Le film se conclut sur un doigt d’honneur jubilatoire à leur adresse, celui d’un gamin plongeant dans la Méditerranée depuis l’esplanade du J4, pas loin des Terrasses du Port. Là où c’est interdit.

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